Marcel, Jean-Baptiste et « La Capucine »

Un des tout premiers disques pour enfants qui traînait à la maison, quand nous habitions Port-Lyautey (de nos jours : Kenitra), au Maroc, à la fin des années cinquante, était « les Rondes et Chansons de France » chanté par Lucienne Vernay et les Quatre Barbus. Je revois encore la pochette du disque Philips 33 tours, 25 cm, avec sa farandole colorée de personnages classiques de la littérature pour enfants : Pierrot, meunier, marin, roi, bergère et ses moutons, etc., entourant la liste des titres des chansons. Et, le tout premier de ces titres était : Dansons la Capucine. C’était, à l’époque, une chansonnette assez répandue dans les cours de récréation de l’école primaire, surtout pour rythmer les rondes d’enfants, pendant que d’autres groupes de filles jouaient à la marelle ou sautaient à la corde et d’autres groupes de garçons jouaient aux osselets ou, au gré des saisons, à d’autres jeux plus ou moins complexes à base de noyaux de fruits.

Pochette du disque Philips « Rondes et Chansons de France N°2 », Recto [source : Encyclopédisque]

Il s’agit d’un comptine toute simple. On peut l’écouter sur YouTube

Dansons la capucine
Y’a pas de pain chez nous
Y’en a chez la voisine
Mais ce n’est pas pour nous.

 

Pochette du disque Philips « Rondes et Chansons de France N°2 », Verso [source : Encyclopédisque]

Sur la pochette du disque, aucune indication des auteurs et compositeurs, ces chansons étant qualifiées de « traditionnelles ».
Aussi, ai-je été surpris, en ouvrant le livre « Chansons » de Jean-Baptiste Clément[1], de constater que la poésie Dansons la capucine avait été écrite par l’auteur du « Temps des Cerises ». Et encore plus surpris de voir écrit en bas du texte de la poésie que la musique avait été composée par Marcel Legay et éditée chez Bassereau.
Dansons la Capucine, une chanson écrite par Jean-Baptiste Clément et composée par Marcel Legay ?
Ça sonne vraiment bien et ça fait grand plaisir au petit-neveu de Marcel Legay que je suis. Cependant un minimum d’honnêteté intellectuelle me force quand même à mettre quelques bémols à cette belle certitude.
 
Le texte. (voir plus bas en fin de page)
Dans son livre Chansons, de 1885, Jean-Baptiste Clément joue franc jeu. La poésie Dansons la capucine est sous-titrée « Vieille chanson ». Elle est dédiée à sa grand-mère Charlotte et l’auteur précise dans les quelques lignes qu’il a écrit à la suite de la poésie : « Le soir, après m’avoir conté quelques histoires, pour m’endormir, elle me faisait sauter sur ses genoux en me chantant La Capucine » [On notera au passage que raconter des histoires d’abord et faire sauter sur les genoux ensuite ne semble pas la façon la mieux appropriée pour endormir un enfant !]. La chanson existait donc bel et bien avant que Clément ne s’en empare pour transformer cette comptine pour enfants en chanson révolutionnaire. L’habileté de la composition de la poésie vient du côté progressif de cette transformation tout au long du texte. Le texte débute un peu comme la comptine, même si  le « y’en a chez la voisine » [du pain] est déjà remplacé par « le curé qui fait grasse cuisine » au 1er couplet et « les gros fermiers boivent chopine » au 2ème couplet. Par la suite, le texte se radicalise de plus en plus jusqu’au « Courez et vengez-vous ! » final, véritable appel à la révolte des « traîne-misère ».
 
La musique.
Bien sûr, la comptine que chantait « grand-mère Charlotte » avait aussi une musique ! Sûrement d’ailleurs un motif musical simple et répétitif comme pour la plupart de rondes populaires. Alors, quel a bien pu être l’apport musical de Marcel Legay à l’air de la comptine de notre enfance ? C’est bien difficile à dire. Le livre « Chansons » de Jean-Baptiste Clément ne reproduit aucune partie musicale. A la fin de chaque poésie, seul est indiqué le nom du compositeur qui l’a mis en musique pour en faire une chanson. Ainsi pour Dansons la capucine on trouve la mention : « Musique de Marcel Legay. – Editeur : M. Bassereau, 240, rue Saint Martin, Paris ». A ce jour, je n’ai encore trouvé aucune partition, aucun petit-format donnant la musique de Marcel Legay pour cette comptine. Aucune trace de cette chanson non plus parmi les 690 titres du catalogue Marcel Legay de la Sacem !
Un autre point vient encore obscurcir la situation. Il a été mis en avant en 2011 par René Merle agrégé d’histoire et est repris sur son blog actuel : http://merlerene.canalblog.com/archives/2014/08/15/30476554.html. En 1868, soit dix-sept ans avant la parution de « Chansons », Jean-Baptiste Clément avait publié un recueil d’une vingtaine de pages intitulé « 89 !…, Les Souris, Dansons la capucine »[2]. Dans ce recueil, le texte de Dansons la capucine est bien celui qui sera repris par Clément dans le livre Chanson en 1885, à quelques variantes près :

  1. Le texte est ponctué différemment
  2. Le cinquième vers de chaque strophe est « Dansez la capucine » au lieu du « Dansons la Capucine » de 1885
  3. Il ne contient, ni la dédicace à la grand-mère Charlotte, ni le commentaire final d’une quinzaine de ligne de la version de 1885
  4. Enfin, la mention que l’on trouve sous le texte est la suivante : « Dansons la Capucine, musique de Darcier ».

Alors, musique de Darcier ou de Legay ? Darcier est le compositeur qui a le plus souvent mis en musique les textes de Jean-Baptiste Clément. Sur les 117 poésies du livre « Chansons », par exemple, 36 ont été mises en musique par Darcier, 11 par Marcel Legay et 3 par Renard (dont, bien sûr, le célébrissime « Temps des cerises »). Les onze poésies du livre « Chansons » de Jean-Baptiste Clément mises en musique par Marcel Legay sont les suivantes :

  1. Bonheur (Le)
  2. Chagrins d’amour
  3. Chanson du Semeur (La)
  4. Dansons la capucine
  5. Invasion (L’)
  6. Mignon
  7. Monsieur Gros-Bonnet
  8. Souvenance
  9. Traîne-Misère (Les)
  10. Vieille à la marmotte (La)
  11. Volontaires (Les)

Pour conclure, on peut penser que, comme il était de coutume à l’époque, Darcier et Legay ont tous deux composé, à 17 ans d’intervalle, une musique différente pour la poésie de Jean-Baptiste Clément. A ce jour, je n’ai les traces écrites d’aucune des deux.  Les paroles et les musiques des chansons enfantines, comme celles les chansons populaires traditionnelles ont souvent varié dans le temps et selon le lieu. Peut-être ne saura-t-on jamais si la musique de la comptine chantée par Lucienne Vernay et les Quatre Barbus en 1958 est due à Darcier, à Marcel Legay ou à aucun des deux. Et à l’écoute de cette petite musique simplette, on se dit que de tout façon, ce n’est pas très important… C’était juste pour raconter un petite histoire…

Voici la poésie Dansons la Capucine et, à la suite, le petit texte de Jean-Baptiste Clément sur sa grand-mère tels qu’ils apparaissent dans le livre Chansons de 1885 :

Dansons la Capucine
Vieille chanson
A ma grand-Mère Charlotte
I
Dansons la capucine !
Le pain manque chez nous.
Le curé fait grasse cuisine,
Mais il mange sans vous.
Dansons la capucine !
Et gare au loup,
You !…
 
Dansons la capucine !
Le vin manque chez nous.
Les gros fermiers boivent chopine,
Mais ils trinquent sans vous.
Dansons la capucine
Et gare au loup.
You !…
 
Dansons la capucine !
Le bois manque chez nous.
Il en pousse dans la ravine,
On le brûle sans vous.
Dansons la capucine !
Et gare au loup,
You !…
 
II
 
Dansons la capucine !
L’argent manque chez nous !
L’Empereur en a dans sa mine,
Mais ça n’est pas pour vous.
Dansons la capucine !
Et gare au loup,
You !
 
Dansons la capucine !
L’esprit manque chez nous !
L’instruction en est la mine,
Mais ça n’est pas pour vous.
Dansons la capucine !
Et gare au loup,
You !
 
Dansons la capucine !
L’amour manque chez nous.
La pauvreté qui l’assassine
L’a chassé de chez vous.
Dansons la capucine !
Et gare au loup,
You !…
 
III
 
Dansons la Capucine,
La tristesse est chez nous.
Dame Misère est sa voisine
Et vous en aurez tous.
Dansons la capucine !
Et gare au loup,
You !..
 
Dansons la capucine !
La misère est chez nous.
Dame Colère est sa voisine
Et vous en aurez tous.
Dansons la capucine !
Et gare au loup,
You !…
 
 
Dansons la capucine !
La colère est chez nous.
Dame Vengeance est sa voisine,
Courez et vengez-vous !
Dansons la capucine !
Et gare au loup,
You !…

Ile du Moulin-Joly, 1866
Musique de Marcel Legay. – Editeur : M. Bassereau, 240, rue Saint Martin, Paris.
 
Bien que ma grand’mère soit morte depuis bien des années, je pense souvent à elle et je crois encore l’entendre me raconter ses vieilles histoires.
Son bon cœur et son esprit naturel l’avaient fait aimer de tous ceux qui fréquentaient l’île Saint-Ouen ou l’île du moulin de Cage, comme on l’appelait alors qu’elle avait ses grands arbres, sa ferme et cette superbe avenue qui conduisait du bac au moulin. Que d’hommes illustres aujourd’hui dans les arts et dans la littérature se sont rencontrés là, griffonnant ou crayonnant leurs premières œuvres, ayant alors plus d’espérances en tête que d’argent en poche.
Ils aimaient tous cette mère Charlotte qui les recevaient à bras ouverts, ayant toujours un mot pour rire et, ce qui n’était pas à dédaigner, une bonne omelette au lard, un pichet de vin, du lait au service de ceux qui avaient… par hasard… oublié chez eux leur porte-monnaie… vide.
Ah! que j’étais heureux quand, à force de supplications, elle obtenait de ma mère, qui, elle, n’avait pas souvent le mot pour rire, de m’emmener passer doux ou trois jours dans son île!
Le soir, après m’avoir conté quelques histoires, pour m’endormir, elle me faisait sauter sur ses genoux en me chantant la Capucine.
Il paraît que je riais comme un bienheureux et que je criais: Encore! comme un petit enragé.
Grand garçon, j’ai souvent fredonné la chanson de ma grand’mère Charlotte, et depuis je l’ai entendu chanter bien des fois par de pauvres petits enfants à peine vêtus et mal nourris, qui, eux aussi, riaient en dansant en rond.
J’ai voulu rajeunir cette rengaine pour que les braves gens qui ont souci de l’avenir l’apprennent à leurs enfants.
Ils sauront, au moins, en grandissant, la cause de leur misère et peut-être essaieront-ils d’y remédier.

Jean-Baptiste Clément

Voici la partition que l’on trouve pour « Dansons la capucine » sur l’ouvrage « Chansons et Rondes enfantines des Provinces de la France », J.-B. Werckerlin, Garnier Frères, 1889.
Aucune mention de compositeur n’apparaît sur la partition.

En fait on trouve encore actuellement deux musiques possibles pour Dansons la Capucine. Selon le site mamalisa.com, par exemple :


[1] Jean-Baptiste Clément, Chansons, Imprimerie Georges Robert et Cie, Paris, 19, rue du Faubourg Saint-Denis, 1885
[2] Jean-Baptiste Clément, 89 !…, les Souris, Dansons la capucine, Defaux, 1868, Disponible sur Gallica, BNF.

2 réflexions au sujet de « Marcel, Jean-Baptiste et « La Capucine » »

  1. BERTELOOT René

    D’abord, mes compliments pour votre site, gisement de précieux renseignements.
    Je suis très intéressé par les chansonniers, goguettiers, et tout particulièrement Clément, Legay, etc…

    Une très légère erreur de transcription (or, l’erreur est humaine) , dans DANSONS LA CAPUCINE.
    Dans l’édition de référence des CHANSONS de J.B. Clément (Paris, C. Marpon et E. Flammarion édit. 4° édition, s.d.), nous avons (1° couplet : « Dansons la capucine!/Le pain manque chez nous./Le curé fait grasse cuisine,/Mais il mange sans vous./ Dansons la capucine!/Et gare au loup,/You!…
    et non « Dansez la capucine.
    Mais l’important n’est pas là : je tenais à vous assurer de mes plus vifs encouragements.
    R. Berteloot

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  2. Yves Auteur de l’article

    Vous avez tout à fait raison. Je me suis un peu mélangé les pinceaux avec la version publiée chez Defaux, en 1868, qui elle, contient bien un « Dansez-la capucine » comme cinquième vers de chaque strophe (cf. sur Gallica, note 2). Je l’avais d’ailleurs indiqué dans mon texte d’accompagnement. Mais pour cette version, vous avez raison. Je vais corriger cette erreur.
    Je suis absolument ravi de voir que des connaisseurs, ou tout simplement des amateurs (au sens premier de ceux qui aiment, qui apprécient), lisent les informations de ce site avec autant d’attention !
    Je vais vous contacter à votre adresse électronique.
    Merci pour votre lecture attentive et merci pour vos encouragements.
    Yves Bertrand.

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